Loin (Saint-Pierre-et-Miquelon)

Il m‘arrive parfois de m’inquiéter de choses anciennes. Ainsi de ce beau travail que je réalisai sur les îles de Saint-Pierre, Miquelon et Langlade en 1992 et 93, lors de trois voyages effectués sur trois saisons différentes. Saint-Pierre et Miquelon, c’est loin, au seuil de l’Amérique. Depuis Miquelon, on peut voir Terre-Neuve, les jours où le ciel s’ouvre…

Je me souviens de quelques belles marches photographiques à travers un paysage austère et magnifique, mais parfois délicat à traverser (tourbières, forêts primaires, rivières piégeuses et ruisseaux vifs, etc.). L’expérience fut intense, je l’évoque plus longuement dans un billet sur mon autre blog, Des Images et des mots.

En remontant Belle-Rivière, Langlade, été 1992 © Thierry Girard

En 1994, j’ai produit un beau livre, dont il me reste encore quelques exemplaires et qui n’a jamais été diffusé en métropole. Grand format, magnifiquement imprimé chez Bahy à Wittenheim, c’est ce qu’on peut appeler un collector. Et une belle exposition qui reprenait les 33 photographies du livre plus quelques autres. J’en avais fait les tirages noir et blanc. Sans doute une des plus belles séries de tirages que j’ai jamais produites. J’y avais apporté d’autant plus de soin que certains négatifs, pris l’hiver précédent par un froid extrême, avaient beaucoup souffert. J’avais sauvé des ciels totalement zonés grâce au petit voile de lumière subreptice dont Yvon Le Marlec m’avait enseigné le secret.

Les Butteraux, Miquelon, hiver 1993 © Thierry Girard

Et puis l’expo est partie là-bas, au loin, et a été inaugurée un soir de tempête de neige (le vrai blizzard nord-américain) et la veille d’une élection. Il n’y avait pas d’officiels, devoir de réserve oblige ; il y avait très peu de spectateurs, tempête oblige. J’avais du affronter pour cela une première tempête entre Montréal et Halifax, puis une seconde plus vive entre Halifax et Saint-Pierre. L’hôtesse, une femme gaillarde, nous avait servi à chacun, y compris à l’équipage, une forte rasade de whisky. Quitte à périr, autant se perdre en état d’euphorie dans les profondeurs abyssales…

Entre l’anse à Ravenel et la tête de Galantry, Saint-Pierre, hiver 1993 © Thierry Girard

L’expo devait circuler au Canada, dans les Provinces Maritimes et au Québec ; et il n’en fut rien. Je n’en entendis plus jamais parler, ne sachant même pas où elle était stockée, ni même si elle existait encore, peut-être dépecée, telle une dépouille, ou comme on se partage un butin. Et puis, peu avant Noël, ayant ressorti quelques tirages pour les montrer dans l’exposition De l’itinérance, je me décide enfin, appelle un premier numéro, mauvaise pioche, un second, bonne pioche. L’actuel directeur du centre culturel de Saint-Pierre me répond très aimablement : « Oui, l’exposition existe toujours ; oui, elle est bien complète ; oui, elle est stockée dans de bonnes conditions ; oui, nous tenons à la garder puisqu’elle appartient à la collectivité !».

Une traversée de l’île depuis la pointe à la Jument jusqu’à la pointe aux Soldats en suivant la ligne de crête des mornes, Miquelon, automne 1993 © Thierry Girard

Et j’apprends maintenant que ce travail ressort de son oubli quinze ans après et est à nouveau exposé au centre culturel du 16 au 30 avril, avant d’aller faire un petit tour à Miquelon. Yannick Arrossaména, le directeur du centre culturel, m’assure que les photographies sont « comme neuves ». Formidable, on peut donc tout recommencer ! Je suggère que l’expo aille prendre l’air ailleurs, ne serait-ce qu’à Terre-neuve. Il me répond qu’il s’agit d’une excellente idée. Il faut savoir être patient… Et cette fois-ci, si les tempêtes et les volcans, enfin ! tout le bazar de l’Atlantique Nord, le permettent, j’irais bien faire un tour à St John’s.


Quelques beaux tirages de ce travail ainsi que quelques exemplaires du livre sont disponibles à la galerie Les Douches, 5 rue Legouvé, 75010 Paris.

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