Les rotatives et la photocopieuse

Ces dernières semaines, les rotatives ont tourné du côté de Graulhet, de Nogent-le-Phaye et de Lassay-les-Châteaux (vous ne savez pas où c’est ? Eh, bien, moi non plus !) pour jeter quelque encre fraîche sur du beau papier blanc et y laisser l’empreinte de quelques-unes de mes photographies.

En ouverture d’inventaire, le catalogue de  Jours tranquilles à Bègles, décidé au tout dernier moment, à dix jours de mon départ pour Shanghai, alors que le projet semblait avorté depuis longtemps.  Me voici donc obligé d’arrêter tout ce qui était en cours —et à l’aube d’un long voyage, il y a beaucoup de choses à régler—, pour me consacrer entièrement pendant deux jours à la sélection des photos et à la maquette. Sachant que le budget accordé ne me permettait pas de faire un gros livre et qu’il fallait s’en tenir essentiellement à ce qui allait être exposé à Bègles à la fin du mois de novembre, j’ai quand même essayé de penser un bel objet, identique en fait dans son format et dans quelques rappels de maquette à Un Hiver d’oise.


La belle maquette séduit évidemment mes interlocuteurs (la mairie de Bègles) qui avaient par ailleurs sous la main une proposition un peu plus chiche faite par un éditeur bordelais. Après moult tergiversations qui ont duré jusqu’à l’avant-veille de mon départ, on se cale d’abord sur ma proposition de maquette, on rajoute un peu de sous car on n’a rien sans rien,  puis on accepte ma proposition d’éditeur après que l’éditeur bordelais eut jeté l’éponge, faute de pouvoir assurer la fabrication du livre dans les temps impartis, faute de rentrer dans le budget, même nettement réévalué, et sans doute aussi de pouvoir tenir le protocole technique que j’exigeais. Avec en prime, devoir faire avec l’angoisse de l’auteur qui s’envole vers une destination lointaine et qui ne pourra pas être au pied de la machine ! Raison de plus pour faire confiance à quelqu’un comme Dominique Gaessler qui —en-dehors du fait qu’il est un ami de trente ans !— a depuis longtemps fait ses preuves comme éditeur avec Trans Photographic Press et a pu me proposer de belles solutions techniques qui rentraient dans notre budget. Par la grâce d’internet, nous avons pu dialoguer jour après jour pour caler toutes les petites modifications (typographie, emplacement et format de certaines images, révision des textes etc.) dont on ne s’imagine guère —pour ceux qui n’ont pas eu cette expérience—  le nombre ; ni la finesse des détails sur lesquels parfois on bute. C’est aussi ce qui fait la différence entre les livres, ceux qui sont faits au marteau et ceux qui sont faits à la plume.

Avec Gaessler, nous nous étions promis depuis longtemps de faire un livre ensemble. Le hasard et les circonstances nous ont amené à saisir cette opportunité pour “improviser“ un catalogue qui n’était prévu ni dans son programme, ni dans le mien ; je pense que nous aurons l’occasion de travailler sur d’autres projets pensés beaucoup plus en amont. Sans doute dès l’année prochaine.

Tout comme je travaille actuellement avec Éric Cez (l’Atelier d’édition), avec qui j’ai fait Voyage au pays du Réel et un Hiver d’oise, pour un projet de « beau » livre sur Paysages insoumis qui devrait voir le jour fin 2011.

Au même moment, sur d’autres rotatives (Lassay-les-Châteaux, c’est en fait dans la Mayenne, merci Wikipédia), s’imprimait le catalogue de l’exposition rétrospective du Prix Niépce au musée du Montparnasse à Paris : 55 ans de photographie à travers le prix Niépce, et 50 lauréats représentés (cinq d’entre eux n’ont pas répondu à l’appel !). Comme le remarque très justement Anne Biroleau-Lemagny dans sa préface au catalogue : « La remarquable longévité du Prix Niépce embrasse toute la seconde moitié du XXe siècle, et il nous apparaît ainsi sous l’aspect presque didactique d’un saisissant témoignage sur l’histoire et l’évolution de la photographie». Au fil des pages (une par auteur) de ce catalogue, on voit comment le prix Niépce, comme les grands prix littéraires auquel il est couramment comparé, est finalement assez révélateur des époques, des écoles et des tendances qui ont traversé et façonné la photographie française. Je me souviens justement d’une époque, celle où j’ai obtenu le prix Niépce d’ailleurs, dans les années 80, où il était de bon ton pour certains (je ne nommerai personne, mais j’ai encore les mots dans l’oreille) de regarder avec beaucoup de condescendance ce prix « ringard », emblématique d’une photographie « à la française » que l’on voulait jeter aux orties. Soit, mais quand on regarde le palmarès, finalement ça se tient plutôt bien. Il y a certes toujours des années « sans », comme pour un prix littéraire, mais c’est la loi du genre —avec même en 1982 un prix non attribué, symbole d’une crise certaine, et des candidats, et du jury. J’obtiens pour ma part le prix en 1984, un an après Pascal Dolémieux, et nous incarnons en quelque sorte l’émergence d’une nouvelle génération, poussée par des gens comme Robert Delpire qui s’investit au sein des Gens d’images tout en créant et en prenant la direction du Centre national de la photographie (le CNP qui s’installe alors au Palais de Tokyo avant d’émigrer rue Berryer sous la houlette de Régis Durand, puis de devenir Le Jeu de Paume—Note pour les plus jeunes de mes lecteurs…).
C’est d’ailleurs Robert Delpire lui-même —que je ne connais pas alors personnellement— qui m’annonce au téléphone, le soir du vote, ma nomination —à partir d’un dossier constitué de photographies faites dans le Nord de la France, au Sénégal et au Royaume-Uni et dont sont issues les quatre photographies présentées au musée du Montparnasse.


La photographie a profondément changé au fil de ces décennies et l’histoire du prix Niépce en est la trace et le révélateur : en reprenant la liste des lauréats, on pourrait faire une étude critique de l’état de la photographie française à travers ceux qu’il distingue, ceux qu’il oublie (encore faut-il être candidat, il y a tous ceux qui ont dénié se présenter, et certains peuvent le regretter aujourd’hui…) ; ceux qui ont disparu ou presque dans l’oubliette de l’histoire du médium, et ceux qui au contraire, les plus nombreux en fait, ont fait (ou font) des carrières plus qu’honorables, voire sur le devant de la scène : autrefois, tout au début, il y eut Dieuzaide, Doisneau, Brihat, Sieff ; aujourd’hui, c’est la génération des Tosani, d’Agatha, Couturier et autres Bourcard, dernier récipiendaire ; sans oublier, Sluban, Nefzger, Bazin, Delahaye, Yuki Onodera ou Lise Sarfati. Je vais vexer ceux que je ne nomme pas, mais disons que sur les dernières années, presque tout le monde le mérite  :-)…

Troisième épisode rotativore, la publication aux éditions du Hurloir de la cinquième monographie consacrée aux cantons d’Eure-et-Loir, en l’occurrence celui de Thiron-Gardais. J’y ai un portfolio de 16 pages, as usual, et Jérôme Galland, un autre portfolio de 16 pages (voir l’article consacré récemment à ce travail au long cours). La prochaine parution (Cloyes-sur-le-Loir) est prévue au printemps prochain. Le rythme pourrait être plus soutenu, mais les temps sont difficiles…


Enfin, et mon inventaire ne serait pas complet sans l’évocation de la photocopieuse mentionnée dans le titre de ce billet, j’ai eu l’étrange surprise de découvrir depuis Shanghai —alors que je pianotais sur Google Hong-Kong— que nos amis indiens avaient publié un livre de photographies, apparemment en français, consacré à la photographie de paysage où mon nom figure en compagnie d’une poignée d’autres. Évidemment je ne suis pas au courant, ni les autres je suppose. Le livre est en vente sur Amazon pour une poignée de roupies (782 Rs, soit 13 €) alors qu’il fait quand même 450 pages !

Mais des photos piquées vraisemblablement sur le net ou photocopiées sur d’autres livres, et imprimées sur du papier cul indien, ça ne coûte pas cher !

J’aime beaucoup cependant la précision suivante de l’éditeur : «The publisher of this book utilises modern printing technologies as well as photocopying processes for reprinting and preserving rare works of litterature that are out-of-print or on the verge of becoming lost. This book is one such reprint ».

Doit-on le remercier d’avoir sauvé nos œuvres de la disparition et du néant  grâce aux moyens modernes de photocopie et de reproduction ? Et de s’asseoir aussi sur notre droit moral et nos droits d’auteur ? Ce n’est, je pense, que le début d’un grand rapt à l’échelle du monde des images et des œuvres. La réponse et les ripostes ne sont pas simples, on le sait, on l’a vu pour la musique. Et le fait de mettre des © en filigrane ne dissuade en rien les « amateurs », à moins de barrer l’image entièrement, quitte à la rendre illisible. Quand je sais que environ 6% du trafic vers mon site web provient de Chine (et notamment de Baidu.com, le concurrent chinois de Google), et qu’un pourcentage non négligeable depuis quelques mois provient de Russie, tout est possible.

Pour en revenir au “précieux“ ouvrage indien, comme Yann Arthus-Bertrand est au nombre des “photocopiés“, imaginons que sur les 450 pages, 400 lui soient consacrées  :-). L’Inde vue du ciel peut-être…

Je retourne en Inde mi-janvier et je mènerai mon enquête ; mais d’ici-là, si quelqu’un peut m’apporter la solution ou l’objet du délit, je ne manquerai pas de lui dédicacer !

[ Jours tranquilles à Bègles, 40 pages, 41 photographies, format 25 x 28,5, couverture souple à rabats, édité par Trans Photographic Press, 18 €.

55 ans de photographie à travers le prix Niépce, 64 pages, format 24 x 32, couverture souple à rabats, édité par le musée du Montparnasse et Gens d’images.

Thiron-Gardais, 104 pages, deux portfolios photographiques de 16 pages, format 21 x 26, couverture souple à rabats, éditions du Hurloir, 10 €. ]

Publicités

About this entry