Un Printemps à Pékin et autres nouvelles

Il s’est écoulé près de quatre mois entre le billet précédent et celui-ci. Deux hypothèses : soit  il ne s’est rien passé et je n’ai donc aucune actualité nouvelle à soumettre à la curiosité de mes lecteurs ; soit j’ai été trop occupé par ailleurs et j’ai par conséquent un peu négligé mon clavier. Admettons que la seconde hypothèse soit la bonne.

De fait, sitôt Noël passé, le départ vers l’Inde (avec un détour par le Sri Lanka) pour un second voyage sur les traces de Loti et de Bouvier a occupé tout mon début d’année. Cinq semaines d’un voyage intense et riche, et retour sous nos latitudes mi-février avec quelques 150 films 6 x 7 et 80 plans-films 4 x 5 dont je n’ai pas encore pu explorer la matière. Juste un petit snapshot « numérique » en attendant les choses sérieuses…

En passant devant une porte ouverte…
Colombo, Sri Lanka © Thierry Girard 2011

Dès mon retour sous nos latitudes grises et froides, je reprends la route de Clermont-Ferrand où j’ai amorcé en décembre puis début janvier une résidence d’artiste dans le cadre du programme Écritures de lumière (Ministère de la Culture/Ministère de l’Éducation nationale). Ce programme national, relayé en Région par les Drac et les Académies soucieuses de le mettre en œuvre, permet à un artiste de développer un projet de création personnelle dans le cadre d’un établissement scolaire qui l’accueille. Il m’a été proposé de travailler avec l’institution St Alyre, une institution privée au cœur de Clermont-Ferrand, qui fut à l’origine fondée par des Sœurs Ursulines.

Belle rencontre avec l’équipe enseignante qui porte le projet et avec les quelques Sœurs qui vivent et enseignent encore au sein de l’institution ; et bien évidemment avec les élèves dont une bonne vingtaine d’entre eux, âgés de 12 à 22 ans, ont été volontaires pour participer à mon projet. Je leur ai proposé de me désigner un lieu dans la ville (ou proche) qui leur semble important dans leur vie aujourd’hui, ou qui est lié à un bon ou à un mauvais souvenir d’enfance. Je fais d’eux une petite interview vidéo, un portrait photographique en noir et blanc, et je me mets en quête du “paysage“, avec le risque de l’écart possible, et même probable, entre la dimension affective accordée à ce lieu par une personne et la réalité, « la vraie vérité » comme disent les enfants, du lieu en question. Joli défi à relever qui me permet  une nouvelle fois de travailler sur cette question de l’imaginaire d’un lieu, sa réalité et son imago photographique, c’est à dire sa capacité à engendrer des images.

Les Lieux de l’affect • Flore © Thierry Girard 2011

Le résultat prochain de cette résidence, c’est une exposition qui va me permettre de restituer à l’ensemble des élèves et de leurs professeurs la qualité de cet échange. Une vingtaine de diptyques seront accrochés sur les murs du grand couloir de St-Alyre, avec un vernissage le 12 mai… En attendant peut-être d’autres lieux d’accrochage à la prochaine rentrée scolaire.

J’en profite également pour faire des repérages sur cette ville très intéressante en termes de paysages urbains, avec sans doute des développements à venir dans le cadre notamment de la Mission photographique 2011 à laquelle j’ai été récemment convié de participer. Sans doute un sujet sur lequel je reviendrai prochainement lorsque les choses auront un peu avancé.

Clermont-Ferrand © Thierry Girard 2011.

Pour en revenir au titre de ce billet, Un Printemps à Pékin, il ne s’agit pas, malheureusement, d’un retournement de l’Histoire qui nous permettrait d’espérer en une libéralisation du régime, alors, qu’au contraire, tout indique une crispation des autorités chinoises envers toute velléité réformatrice ou contestatrice. Il est manifeste que la crainte d’une contamination de la Révolution de Jasmin qui pourrait trouver des prolongements jusqu’en Chine vient renforcer la répression en cours contre les dissidents, et notamment les intellectuels et les artistes. À l’heure où j’écris, on est toujours sans nouvelles d’Ai Weiwei, si ce n’est qu’il est accusé de « crimes économiques », type d’accusation qui rappelle la bonne vieille tradition des procès communistes. Mais cette apparente démonstration de force du régime masque en fait une vraie inquiétude des autorités (j’ai lu aussi le mot « panique », mais c’est sans doute exagéré) devant le développement de la contestation sociale et des manifestations en tout genre, à travers tout le territoire,  d’ouvriers, de paysans, d’étudiants mécontents de leur sort. Manifestations dont nous n’avons que peu d’écho, mais qui sont réelles. L’urgence pour le PCC, c’est d’empêcher que l’intelligentsia ne puisse relayer et fédérer ces contestations dispersées et éclatées en leur donnant un contenu politique global. Mais l’arrestation d’Ai Weiwei est quand même le signe que la répression —et bien sûr, l’inquiétude qui la nourrit et la “justifie“— sont montées d’un coup de plusieurs crans, alors que l’on pouvait penser que le régime s’en tiendrait à l’arrestation et à la condamnation  de Liu Xiao Bo. Il est vraisemblable que ce nouveau serrage de vis est l’aveu et le signe d’une réelle fragilité du système qui se sent menacé de l’intérieur, voire d’une faille profonde entre réformateurs et conservateurs qui se positionnent en attendant la succession de Hu Jin Tao.

Cela dit, le titre Un Printemps à Pékin est une allusion au Caochangdi Photospring Festival -Arles in Beijing qui se tiendra à partir du 23 avril dans ce district (cette “réserve“ ?) où vit une bonne partie de la communauté artistique pékinoise et où Ai Weiwei possède justement son atelier (et où il a été arrêté). Jean Loh, directeur de la galerie Beaugeste à Shanghai, m’a proposé d’y exposer pour la première fois, sous le titre Women in Shanghai,  une sélection de triptyques que j’ai réalisés au cours de mes derniers séjours, les plus récents datant de novembre dernier. Ce travail, dont j’avais évoqué les prémices dans un billet déjà presque lointain de mon autre blog, sera montré en France cet automne à l’artothèque de Vitré ainsi qu’à l’Institut Confucius de Bretagne à Rennes, avant vraisemblablement d’autres aventures. Je n’ai d’ailleurs pas tout à fait terminé de sélectionner le travail issu du dernier séjour, et il reste encore quelques séries “dans les cartons“. Je présente à Pékin 9 triptyques qui à partir d’un statement artistique précis —le portrait de jeunes femmes vivant à Shanghai et des photographies de leur environnement urbain immédiat— propose une analyse critique, et de fait politique, des changements qui interviennent aujourd’hui dans une métropole comme Shanghai sur le plan humain, social et urbain. Cette approche sera complétée cet automne par l’amorce du travail entrepris sur les limites de la ville et dont sont issus certains des triptyques récents.

Women in Shanghai © Thierry Girard 2010

Women in Shanghai © Thierry Girard 2010

La Chine, toujours et encore, avec ma participation prochaine à l’exposition collective Documents-Terre qui se tiendra à partir du 15 juin à la Maison de la Culture d’Amiens, avec une sélection de photographes proposée par Paul Kanitzer. Je présenterai huit photographies issues de Voyage au pays du Réel, ainsi que deux grands paysages extraits d’Un Hiver d’oise.

Autres expositions collectives en cours : Plug In II au musée de l’île d’Oléron, proposée dans le cadre d’un partenariat avec le Frac Poitou-Charentes. J’y suis présent par un extrait de mon portfolio Paysages insoumis (exposition visible jusqu’au 29 mai).

Et jusqu’au 18 avril, on peut voir aux Ateliers Watteau à Bruay-sur-Escaut dans le Nord, quelques-unes de mes photographies “early works“, issues de Mémoire du Siècle futur (1983), dans une exposition collective proposée par le centre régional de la photographie Nord-Pas-de-Calais sur le thème des Travailleurs !

Mémoire du Siècle futur © Thierry Girard 1983
(collection du centre régional de la photographie)

Du côté des parutions, la mise en librairie depuis début mars de Jours tranquilles à Bègles édité par Trans Photographic Press (voir le book show); la parution d’un beau texte de Danièle Méaux consacré à mon travail (Une autre manière de voyager, les itinéraires du photographe Thierry Girard), texte sur lequel je reviendrai dans un prochain billet et qui me permettra d’évoquer l’ouvrage un Voyage en Saintonge, auquel l’auteure s’est particulièrement intéressée.

Sans oublier la parution prochaine de la sixième monographie sur les cantons d’Eure-et-Loir, travail déjà évoqué dans les articles suivants : En Eure-et-Loir, et plus récemment Carnets d’Eure-et-Loir. Cette fois-ci, le canton dépeint par Jérôme Galland et moi-même pour la partie photographique est celui de Cloyes-sur-le-Loir, rendu célèbre par le roman de Zola, La Terre, qui se déroule dans la commune voisine de Romilly-sur-Aigre.

La fête du village à Romilly-sur-Aigre © Thierry Girard 2010

L’occasion de lire (ce que je n’avais pas fait auparavant, honte sur moi !) ce qui est un des grands textes de Zola dont le souci est alors de bâtir « une représentation totale de la campagne et de la paysannerie ». Ce texte dont la dimension politique et la critique sociale n’échappent à personne est aussi un grand texte lyrique (si tant est qu’il puisse l’être dans un roman naturaliste…), violent et poignant, qui n’est pas, étrange coïncidence, sans évoquer Germinal, le roman de Zola sur lequel je m’étais appuyé pour entreprendre Mémoire du Siècle futur — travail dont le titre est directement inspiré du dernier paragraphe de Germinal.

Langey, canton de Cloyes-sur-le-Loir © Thierry Girard 2010

« D’une violente secousse, elle avait ramené la vache. À cet endroit, le chemin quittait le bord du plateau. La carriole disparut, tandis que tous deux continuèrent de marcher en plaine, n’ayant plus en face, à droite et à gauche, que le déroulement sans fin des cultures. Entre les labours et les prairies artificielles, le sentier s’en allait à plat, sans un buisson, aboutissant à la ferme, qu’on aurait cru pouvoir toucher de la main, et qui reculait, sous le ciel de cendre. Ils étaient retombés dans leur silence, ils n’ouvrirent plus la bouche, comme envahis par la gravité réfléchie de cette Beauce, si triste et si féconde ».

Émile Zola, La Terre.

Expositions

Women in Shanghai, galerie Beaugeste, Caochangdi Photospring Festival, Beijing, 23 avril – 31 mai 2011.

les Lieux de l’affect, institution St-Alyre, Clermont-Ferrand, 12 mai – fin juin 2011.

Documents-Terre, Maison de la Culture d’Amiens (Somme), 15 juin- 20 octobre 2011.

Plug In II, (collection du Frac Poitou-Charentes) musée de l’île d’Oléron, St-Pierre-d’Oléron (Charente-Maritime), 12 février – 29 mai 2011.

Travailleurs (collection du CRP), ateliers Watteau, Bruay-sur-Escaut, du 4 au 18 avril 2011.

Publications

Jours tranquilles à Bègles, Trans Photographic Press, Paris, 2010.


Voyages contemporains : 1, voyage de la lenteur, Lettres modernes Minard, Caen 2010. Ouvrage collectif sous la direction de Philippe Antoine avec un texte de Danièle Méaux.

Cloyes-sur-le-Loir, Éditions du Hurloir, Chartres 2011.

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