Les Lieux de l’affect

À propos d’un travail réalisé avec les élèves de l’institution St Alyre à Clermont-Ferrand entre janvier et avril 2011.

« Pour nous les internes, le calvaire c’était notre petit extérieur. On aimait s’y retrouver après les cours pour discuter et échanger entre nous. Mais certaines choses ont déplu et le calvaire nous est désormais interdit, c’est dommage ! » (Pierre-Jean, 20 ans, à propos du calvaire de St Alyre).

Voici donc achevée ma résidence d’artiste à Clermont-Ferrand, résidence qui s’inscrit dans le cadre du programme Écritures de lumière et dont j’ai déjà évoqué le principe dans mon billet précédent. Même s’il n’y avait aucune obligation de restitution du travail, il m’a semblé nécessaire, tant vis-à-vis de l’établissement qui m’avait accueilli, que de l’équipe enseignante qui avait participé au projet et surtout des élèves, de présenter le résultat de cette rencontre, même modestement, dans un accrochage un peu sauvage et brut de fonderie —comme j’aime parfois les faire.

Ce qui fut fait le 12 mai dernier, 27 feuilles de format A2 accrochées avec des pinces à dessin sur le mur d’un couloir de l’institution St Alyre. Ça sentait même l’encre fraîche puisque, suite à quelques problèmes techniques, les dernières feuilles sont arrivées au moment où les premiers élèves et leurs parents commençaient à se presser dans le couloir. Finalement, ce vernissage sur le fil, où les élèves découvraient au fur et à mesure de l’accrochage les ensembles qui les concernaient, allait plutôt bien avec le caractère bon enfant de la réunion.

Chaque feuille comprend un diptyque —un portrait plus un paysage— ainsi qu’une phrase extraite de la séquence vidéo que j’ai réalisée pour chaque élève et qui permet d’éclairer le contexte de leur proposition. Ces petites phrases ont d’ailleurs suscité beaucoup d’intérêt et de commentaires, car, au lieu de montrer des jeunes obnubilés par leur univers adolescent —que d’aucuns, et bien souvent leurs professeurs, jugent trop souvent futile—, une grande partie des lieux proposés par les élèves, et censés représenter une dimension affective (heureuse ou malheureuse), évoquaient en fait des sentiments beaucoup plus profonds et complexes : avec par exemple une présence forte de la nostalgie de l’enfance, comme s’il y avait déjà le sentiment de la perte ; des blessures générées par la séparation ou la mort de parents ; la peur quotidienne d’une gamine de douze ans qui rentre chaque soir chez elle dans une rue qui ressemble à un coupe-gorge, ou la révolte d’un garçon qui ne supporte plus l’internat.

Quelques exemples :

“ Le couloir de l’internat, c’est pour moi le couloir de la tristesse. Et celui de la répétition : chaque semaine, c’est la même chose, le sentiment que c’est sans fin, que je vais à nouveau avoir des problèmes ; et puis, j’essaye d’avoir du courage et on arrive quand même au bout.  ” (Édouard, 13 ans, à propos de l’internat).  


“ J’habite dans cette rue, et lorsque je rentre l’hiver, il y fait sombre, il y a la lueur des lampadaires, des barreaux aux fenêtres, et ça me fait un petit peu peur. ” (Gwendoline, 12 ans, à propos de la rue Antoine Dauvergne).


Sur la nostalgie de l‘enfance :

“ Lorsque j’étais à l’école primaire, nous passions tous les jours devant ; et chaque mercredi, notre nounou nous achetait des bonbons, à mon petit frère et moi. Ça me rappelle aussi la chanson de Renaud et de Vanessa Paradis, les bonbons, les copains, l’école, les nounous. ” (Flore, 17 ans, à propos du marchand de bonbons Mistral Gagnant).


“ Ce parc évoque pour moi beaucoup de souvenirs d’enfance. Il y a des jeux pour les enfants et les jeunes de mon âge aiment s’y retrouver aussi. Au printemps, c’est très fleuri, il y a beaucoup de mariages. ” (Mélanie, 17 ans, à propos du parc Montgroux à Cébazat).

“ Lorsque j’étais enfant, je venais souvent me promener avec ma mère dans le jardin Lecoq, et surtout dans la roseraie. On s’asseyait sur un banc, on était bien. C’est un endroit où j’aime bien revenir. ” (Jean-Lodovic, 17 ans, à propos de la roseraie du Jardin Lecoq).

 

“ C’est la résidence où j’ai passé toute mon enfance, les meilleurs moments de ma vie jusqu’à présent. J’aimais le cadre naturel, et on avait à la fois un sentiment de liberté et de protection entre les immeubles. ” (Timothée, à propos de la résidence Babylone à Chamalières).

L’enfance est parfois le temps béni d’avant la séparation des parents, mais ça peut être aussi le moment où tout bascule avec  soudain l’absence d’un père ou d’une mère dont l’adolescent, des années après, ne se console toujours pas :

“ C’est un endroit reposant où nous venions souvent avec ma petite sœur et mes parents. Maintenant que mes parents sont séparés, j’aime y revenir, ça me rappelle des souvenirs. ” (Julie, 16 ans, à propos du parc Bargoin à Royat).

“ Le quai de la gare, c’est un grand moment de bonheur lorsque mon père vient me voir à Clermont-Ferrand ou lorsque je pars le voir à Paris, mais c’est aussi de la tristesse parce que ça évoque la solitude ” (Blanche, 15 ans, à propos de la gare de Clermont-Ferrand).


“ Depuis l’âge de six ans, pour les grandes vacances, je vais rejoindre mon père en Italie du Sud. Au retour, lorsque je récupère mes bagages, c’est la tristesse parce que je sais que je suis à nouveau séparée de mon père, et c’est la joie parce que je vois ma mère de l’autre côté de la vitre ” (Lisa, 20 ans, à propos de l’aéroport d’Aulnat).


La séparation, ça peut être aussi un sentiment d’exil à l’égard de ses origines :

“ Je suis portugaise et j’aimerais vivre au Portugal. Lorsque les Portugais arrivent en bus, ça m’émeut beaucoup parce que ça me rappelle avec nostalgie le voyage que j’ai fait après mon bac. Vingt-deux heures de bus et, à l’arrivée, l’accueil merveilleux de mon oncle. ” (Nathalie, 20 ans, à propos de la gare routière de Clermont-Ferrand).

Chez les élèves les plus jeunes, on trouve encore, exprimé en une sorte de fraîcheur innocente, le bonheur de l’enfance qui perdure. Bonheur parfois tempéré par l’angoisse de la mort avec notamment une réelle fascination pour les cimetières. J’ai eu quatre propositions en ce sens ! J’en ai retenu deux, dont celle-ci :

“ J’aime bien les cimetières, je m’y sens bien. J’aime bien regarder les noms des gens qui sont morts et découvrir des tombes anciennes, entourées de végétation, qui sont un peu délaissées. ” (Rachel, 12 ans).


 

Quand aux bonheurs simples de l’enfance :

“ C’est un endroit où on va en famille. C’est beau. L’hiver on fait de la luge, l’été on ramasse des mûres et on attrape des sauterelles et des lézards, toutes sortes d’animaux. J’y joue au foot avec mon petit frère, il pleure souvent parce qu’il perd. J’ai des copains qui y vont pêcher.” (Lola-Baie, 12 ans, à propos du bassin d’orage de Beaumont).


“ J’habite sur le plateau de Chanturgue, j’adore cet endroit. La vue sur la ville est magnifique ! ” (Maëlle, 12 ans).

 

“ J’aime beaucoup l’allée de marronniers entre mon école et le lycée. J’y passe très souvent, et ça me fait toujours quelque chose. ” (Léa, 10 ans, à propos des marronniers de St Alyre).

 

Il y a aussi la suggestion de lieux qui évoquent des activités précises (danse, musique, sport), pratiquées le plus souvent depuis l’enfance, qui s’inscrivent dans la durée et qui ont permis de développer une sorte de vie parallèle parfois plus importante que tout le reste :

“ Le stade, ça fait huit ans que j’y vais plusieurs fois par semaine, et le samedi, et le dimanche. C’est toute ma vie ! Le sport, le rugby, c’est formidable, c’est les copains, c’est tout ! ” (Thomas, 16 ans, à propos du stade de rugby).

 

“ Cette piscine, c’est celle où j’ai appris à plonger et où j’ai vaincu mes peurs d’enfant par rapport à l’eau, et surtout mettre la tête sous l’eau. Depuis, c’est devenu comme une drogue, je ne peux pas m’en passer, que ce soit en mer ou dans des piscines plus profondes. ” (Nicolas, 17 ans, à propos de la plongée sous-marine).

 

“ Le conservatoire c’est un havre de paix. J’y vais depuis que je suis toute petite, plusieurs fois par semaine. Je sais que je ne ferai pas de la musique un métier, je n’ai pas le niveau, c’est bien trop exigeant. Mais la musique, c’est une formidable ouverture au monde. ” (Raphaëlle, 17 ans, à  propos du conservatoire de musique).

“ Je fais de la danse depuis l’âge de cinq ans parce que ma mère était passionnée de danse classique, notamment indienne. Aujourd’hui je fais de la danse jazz et je m’épanouis avec des professeurs formidables. Mais je me suis blessée et danser me manque tous les jours. ” (Myriam, 20 ans, à propos du conservatoire de danse).

 

Et puis, parmi les plus âgés, on sent déjà le basculement vers un monde plus adulte, avec d’autres soucis ou d’autres plaisirs :

“ La rue Blatin, c’est les Champs-Élysées de Clermont. J’aime bien m’y promener et faire du shopping, surtout dans les magasins de mode. J’adore la mode ! ” (Dounia, 18 ans).

 

“ Le bassin d’orage c’est calme et joyeux, mais l’endroit que je préfère c’est un petit banc en ciment où on se retrouve avec les amis et où j’ai embrassé pour la première fois mon chéri. C’est devenu notre banc. ” (Marie, 17 ans).


“ J’aime bien y venir avec des amis, discuter, s’allonger dans l’herbe ; ou m’y promener seul, ou faire du footing. L’endroit que j’aime particulièrement, c’est celui d’où l’on a une vue panoramique de la ville. Là, je peux me changer les idées et relâcher la pression. ! ” (Nicolas, 22 ans, à propos du parc Montjuzet).

Enfin, comme l’exprime Séphora, 18 ans, certains paysages réunissent à la fois les souvenirs d’enfance et les moments plus proches du jeu amoureux :

“ J’apprécie beaucoup le plateau de Gergovie pour sa vue, son calme, et les moments que j’ai y passés avec ma famille, mes amis ou en amoureux. Et aussi les pique-niques, les couchers de soleil et les tours de cerfs-volants.”

 

Bien sûr, ces quelques exemples d’élèves qui se sont prêtés volontairement au jeu et qui ont été choisis —puisqu’il a bien fallu faire une sélection à partir des propositions initiales qui étaient faites et en prenant en compte certains critères de diversité d’âges et de classes— ne constituent pas pour autant un panel qui aurait quelque valeur sociologique. Mais, nous (j’écris « nous » en intégrant les profs concernés, et notamment Claudine Forgereau, cheville ouvrière de l’opération), nous avons été étonnés par le “sérieux“  de la plupart des propositions, sérieux dont j’ai vite mesuré l’enjeu et la nature dès les premières interviews vidéo. Face à moi, des jeunes que je ne connaissais pas et qui ne me connaissaient pas, mais pour lesquels j’étais avant tout quelqu’un d’extérieur, vaguement auréolé du statut d’artiste et n’ayant rien à voir avec le monde professoral, des jeunes livraient devant la caméra des petits morceaux de vie, très personnels, très émouvants, avec une franchise attendrissante et parfois grave qui me dispensait de tout autre commentaire que : « Merci, c’était très bien !».

L’exposition est visible dans l’institution St Alyre jusqu’à la fin du mois de mai. Elle sera vraisemblablement reprise dans la galerie de l’Iufm (Université de Clermont-Ferrand) en janvier 2012.

Le programme Écritures de lumière  est un programme Ministère de la Culture / Ministère de l’Éducation nationale relayé en Région par les Drac et les Académies.

L’exposition a pu se faire grâce au soutien de l’institution St Alyre, de la délégation régionale à l’action culturelle de l’enseignement catholique et de l’agence Mediafix pour l’impression des images… imprimées sur du Photo Rag 308 Hahnemühle, ne serait-ce que pour faire comprendre à un public qui ne fait pas toujours la différence —et qui peut voir là, de près, et presque toucher les feuilles—, ce que c’est qu’une vraie impression digigraphique !

© Thierry Girard 2011 

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