2015, de quelques tropismes géographiques…

Chacun a ses petites manies, ses petites habitudes. Ainsi, à l’aube de chaque nouvelle année, j’essaye de me rassurer sur le futur proche en établissant une comparaison, qui n’a évidemment aucun fondement rationnel, entre toutes les années qui se terminent par le même chiffre. Comme si je pouvais en quelque sorte m’appuyer sur un cycle calendaire décennal pour en tirer le meilleur augure possible. À vrai dire, tels les vols de corbeaux qui passent de sinistra à dextera (ou l’inverse), ces petits artifices de la psyché ne changent rien à l’affaire : il y a des années un peu sèches et d’autres plus prospères dont le sort tient certes un peu de soi, de sa capacité à convaincre les autres, mais aussi beaucoup de circonstances extérieures qu’on ne maîtrise guère. Et je ne m’aventurerai pas plus dans les arcanes de la numérologie pour faire dire au nombre 5 des choses auxquelles je ne crois guère… Encore qu’il ne me soit pas indifférent que ce nombre soit associé aux cinq sens ou aux cinq éléments de la tradition philosophique orientale… Ce qui me renvoie d’ailleurs à l’un de mes ouvrages précédents, Les Cinq voies de Vassivière, publié en 2005 justement !

En fait, si j’y pense particulièrement cette année, c’est que mon activité de ces dernières semaines est très tournée vers l’année 1985 et le long séjour que j’ai fait alors aux Etats-Unis dans le cadre d’une bourse Villa Médicis hors les Murs. Il s’avère qu’un prochain voyage aux Etats-Unis en février prochain, où je suis invité par l’Université de Virginie pour tout un ensemble de prestations (exposition, workshop, conférences) autour de mes travaux sur le territoire français —depuis Frontières (qui date également de 1985) jusqu’aux plus récents— a réveillé de manière très vive the desire of a new american journey.

Randsburg, Californie, 29 octobre 1985 © Thierry girard

Randsburg, Californie, 29 octobre 1985 © Thierry girard

Et je me suis dit que je ne pouvais pas travailler sur ce nouveau projet sans aller préalablement explorer les pages endormies du périple précédent, réalisé il y a juste trente ans. Cette nécessité de revisiter mes travaux les plus anciens est sans doute avivée par le temps qui fuit, l’âge qui vient et le désir de reconsidérer toute cette partie “générique“ de mon œuvre. Mais, autant j’ai reculé devant ce qui m’a semblé (sans doute à tort) une montagne —mes années ch’ti et mes années londoniennes (1976-1984)—, autant pour les Etats-Unis j’ai renoncé à ma procrastination habituelle en numérisant à tour de manivelle (et ce n’est pas fini) tout ce qui me semblait présenter un peu d’intérêt : images vues et tirées il y a trente ans, images vues mais non tirées ; et surtout, ce qui relève du bonheur le plus pur, images jamais élues que l’on découvre soudain sur une planche-contact et qui semblent dire quelque chose qui nous avait jusqu’alors échappé. Certes, je suis loin d’avoir encore tout exploré puisque la partie du voyage la plus importante et la plus longue attend encore mon jugement. Et pour ce qui est fait, numériser ne suffit pas, encore faut-il pouvoir prendre le temps de traiter les images, ce qui est une autre affaire… Je ne sais si je pourrai disposer d’un dossier complet avant mon départ pour les Etats-Unis, sachant que la priorité est quand même la préparation de l’exposition à Charlottesville autour de mes photographies “françaises“ !
Quand au nouveau projet, il est écrit, il mûrit peu à peu, il me semble particulièrement pertinent par rapport à mon travail, par rapport à l’Amérique… Il convainc intellectuellement et artistiquement ceux qui en ont pris connaissance, reste à trouver les financements, ce qui n’est pas une mince affaire par les temps actuels…

Red Mountain, Californie, 29 octobre 1985 © Thierry Girard

Red Mountain, Californie, 29 octobre 1985 © Thierry Girard

Donc… Août-décembre 1985 • New York, la côte Ouest, puis une longue traversée par le Sud, de San Diego à New York.
Voici par exemple deux types d’images que je n’ai pas exploitées dans mon premier éditing ni a fortiori dans l’exposition qui s’est tenue au Palais de Tokyo en décembre 1987 (alors Centre national de la photographie sous l’égide de Robert Delpire) : j’ai en fait négligé tout ce qui relevait de la street photography — et je m’étonne de constater à quel point le style de Winogrand, et l’esprit notamment de Women are beautiful, est présent dans ces photographies de rue, même si je suis passé rapidement, dans la suite du road trip, à d’autres propositions esthétiques, plus proches de ce que je fais aujourd’huiEt puis, j’ai complètement laissé de côté la partie couleur du travail…

Coney Island, New York, 1er septembre 1985 © Thierry Girard

Coney Island, New York, 1er septembre 1985 © Thierry Girard

Sausolito, Californie, 6 octobre 1985 © Thierry Girard

Sausolito, Californie, 6 octobre 1985 © Thierry Girard

Brooklyn, New York, 14 septembre 1985 Coney Island, New York, 1er septembre 1985 © Thierry Girard

Brooklyn, New York, 14 septembre 1985 © Thierry Girard

Brooklyn, New York, 14 septembre 1985 Coney Island, New York, 1er septembre 1985 © Thierry Girard

Brooklyn, New York, 14 septembre 1985  © Thierry Girard

San Francisco, Californie, 10 octobre 1985 © Thierry Girard

San Francisco, Californie, 10 octobre 1985 © Thierry Girard

Centerville beach, Californie, 15 octobre 1985 © thierry Girard

Centerville beach, Californie, 15 octobre 1985 © thierry Girard

On peut trouver une autre partie de ce road trip sur un billet précédent de mon blog : Presidio, Texas.


Grimpons de dix ans sur l’échelle du temps ! En 1995, l’année fut plutôt danubienne. J’avais commencé l’année précédente un long voyage le long du Danube depuis sa source en Forêt-Noire jusqu’à son embouchure au bord de la Mer Noire. Les étapes de cette année 1995 avaient été Vienne, la Hongrie et la Bulgarie. Ce projet, achevé en 1996, sera exposé à partir à partir de 1997 et circulera notamment dans tout cet espace danubien, mais je le compléterai en 1999 par un nouveau séjour en Croatie où je pourrai alors accéder à la ville de Vukovar en ruines qui était sous contrôle serbe et interdite d’accès lors de mes séjours précédents.

Vukovar, Croatie, 19 janvier 1999 © Thierry Girard

Vukovar, Croatie, 19 janvier 1999 © Thierry Girard

Gigen, Bulgarie, 10 juin 1995 © Thierry Girard

Gigen, Bulgarie, 10 juin 1995 © Thierry Girard

Toutrakan, Bulgarie, 13 juin 1995 © Thierry Girard

Toutrakan, Bulgarie, 13 juin 1995 © Thierry Girard


J’aurais pu approfondir à l’époque ce tropisme Europe centrale, mais l’Asie m’a vite rattrapé et un peu phagocyté… C’est pourquoi, lorsque j’ai été invité l’année dernière à effectuer un séjour en Biélorussie pour travailler sur une réserve de la biosphère où vivent quelques centaines de personnes dispersées sur une quinzaine de villages et hameaux, j’ai eu cette sensation étrange du temps qui s’abolit, retrouvant, comme si je les avais quitté la veille mes paysans de Botiza dans les Maramures en Roumanie (1993) ou ceux du Danube un peu plus tard. Il me plairait vraiment de pouvoir reprendre plus régulièrement l’exploration de ces marches orientales de l’Europe.

Réserve de la biosphère de Berezinski, Biélorussie, 27 mai 2014 © Thierry Girard

Réserve de la biosphère de Berezinski, Biélorussie, 27 mai 2014 © Thierry Girard

Réserve de la biosphère de Berezinski, Biélorussie, 29 mai 2014 © Thierry Girard

Réserve de la biosphère de Berezinski, Biélorussie, 29 mai 2014 © Thierry Girard

Il est prévu que je retourne cet été en Biélorussie pour exposer le travail que j’y ai réalisé l’année dernière, mais il est possible aussi que j’y aille auparavant en mars pour faire quelques compléments… sous la neige (espérée).

Dix marches de plus… 2005, l’année a commencé par la Guadeloupe, dès les premiers jours de janvier, pour un travail qui devait être exposé… deux mois plus tard (avec deux autres commandes que j’avais réalisées) dans le Pavillon français de l’Exposition universelle d’Aichi au Japon ! Ce fut un peu chaud, mais la logistique et les moyens étaient à la hauteur !

Portrait d'un charpentier de marine, Port-Louis, Duadeloupe, 10 janvier 2005 © Thierry Girard

Portrait d’un charpentier de marine, Port-Louis, Guadeloupe, 10 janvier 2005 © Thierry Girard

En 2015, je dois être à nouveau au Japon au mois d’avril pour un séjour dont je ne connais pas la durée, car je ne sais pas encore si les moyens mis à ma disposition me permettront d’entreprendre complètement un nouveau projet (cette fois-ci dans le Sud du Japon) ou simplement de l’amorcer.

2005, ce fut aussi la deuxième partie de mon voyage en Chine au pays du Réel. Je ne reviendrai pas sur ce projet important qui fait toujours une belle part des visites de mon site web, et dont j’ai régulièrement parlé sur mon blog, ne serait-ce que le billet, publié il y a un an tout juste, Histoire de Wu Xingmin ; ou plus récemment encore à propos d’une exposition collective en Chine : Paris-Pékin, les Français photographient la Chine 1844-2014.

Feng Xian, Sichuan, 4 avril 2005 © Thierry Girard

Feng Xian, Sichuan, 4 avril 2005 © Thierry Girard

Si pour de bonnes et de mauvaises raisons, je n’ai toujours pas finalisé le travail sur Shanghai achevé en 2012 (cf. Shanghai, the last station), ni exploité par moi-même en France celui que j’avais réalisé à Dali la même année dans le cadre d’une résidence où furent invités plusieurs photographes (travail exposé en Chine et à Taiwan), je reste toujours en quête de nouveaux projets chinois.
L’année dernière, d’une déception l’autre, entre projet extérieur un tantinet mégalo qui explose (logiquement) en vol et projet personnel dont le financement côté chinois arrive trop tard pour être validé (ah, les redoutables deadlines de l’administration française !), je n’ai pu faire qu’un petit tour à Shenzhen et une belle étape à Hong Kong.
Mais je remets le couvert cette année avec un nouveau projet qui devrait à nouveau intéresser nos interlocuteurs chinois. Rien n’est fait cependant… La ligne est lancée, mordront-ils à l’hameçon ?

Dali New City, Yunnan, 30 juin 2012 © Thierry Girard

Dali New City, Yunnan, 30 juin 2012 © Thierry Girard

1985, 1995, 2005… J’étais sur des projets ambitieux qui s’inscrivaient dans la durée, avec des moyens qui n’étaient pas toujours somptueux (d’où l’étalement parfois sur plusieurs années), mais j’ai pu aller jusqu’au bout de chacun parce que j’ai trouvé à chaque fois des gens qui me faisaient confiance et pouvaient attendre trois ou quatre ans la finalisation d’un travail. Et s’il me plaît de constater que les promesses d’Ailleurs pour 2015 recoupent presque tous mes tropismes géographiques favoris, il manque juste à cette liste l’odeur de l’Inde. Mais je m’imagine bien du côté de Puri, de Calcutta ou de Bénarès à l’aube de 2016…
Ce qui me pose question, aujourd’hui en 2015, ce ne sont pas tant les questions de restrictions budgétaires (dont on peut espérer qu’elles ne sont que conjoncturelles) que le côté pusillanime de certaines structures auxquelles on s’adresse, qui me semblent jouer plus “petit bras“ que jamais, comme si les difficultés réelles qu’elles rencontraient annihilaient parfois tout courage et tout enthousiasme… Je ne dis pas tant ça pour les projets en cours ou à venir, qui sont justement en cours parce qu’ils ont trouvé des interlocuteurs, mais pour bien d’autres projets que j’ai du remiser dans mes tiroirs en attendant des jours meilleurs. C’est le cas de l’Inde justement, où je mesure jour après jour la lecture régulière et importante (et même croissante, sans que je m’en explique vraiment la raison !) des billets de mon blog consacrés à Pondichéry ou à Chennai par exemple, alors que je ne trouve aucun interlocuteur sérieux, prêt à s’investir sur la suite de cette chronique indienne !

Chennai, Tamil Nadu, 15 janvier 2011 © Thierry Girard

Chennai, Tamil Nadu, 15 janvier 2011 © Thierry Girard

 

Nous verrons bien de quoi 2015 sera fait. Je ne suis pas du genre à vendre la peau de l’ours etc., prudence, prudence… Je traverserai peut-être le monde en tous les sens… Ou j’aurai peut-être le temps aussi de cultiver mon jardin… La suite de ce blog le dira…

En attendant, l’année commence et à défaut de la chaleur de la Guadeloupe, c’est la froideur ardennaise que je vais retrouver dans quelques jours pour compléter la résidence d’artiste initiée l’année dernière avec le musée de la Chasse et de la Nature. Le travail est encore un peu secret, je ne tiens pas à le dévoiler tout de suite… Exposition et livre prévus en octobre…

Vaux-en-Dieulet, Ardennes, 13 février 2014 © Thierry Girard

Vaux-en-Dieulet, Ardennes, 13 février 2014 © Thierry Girard

Belval-Bois-des-Dames, Ardennes, 5 février 2014 © Thierry Girard

Belval-Bois-des-Dames, Ardennes, 5 février 2014 © Thierry Girard

Rappels bibliographiques :

Les Cinq voies de Vassivière, Les Imaginayres, 2005.

Voyage au pays du Réel, Marval, 2007.

Au Maramures, Fata Morgana 1996 (avec également des photos d’Arnaud Claass et Eric Dessert, et des textes de Bernard Blangenois, Paul Fournel et Gil Jouanard).

Mineurs de Botiza, Maramures, Roumanie, 8 juin 1993 © Thierry Girard

Mineurs de Botiza, Maramures, Roumanie, 8 juin 1993 © Thierry Girard

© Thierry Girard 2015 pour les textes et les photographies.

Advertisements

About this entry